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Par Richard Le Hir sur http://www.vigile.quebec/

Les derniers jours ont été particulièrement fertiles en rebondissements au sommet d’Hydro-Québec.

On apprenait ainsi en fin de journée vendredi dernier le départ du grand patron Thierry Vandal, puis, le lendemain, celui de la numéro 2 et vice-présidente exécutive, Affaires corporatives, et secrétaire générale de l’entreprise, Me Marie-Josée Nadeau, et l’as reporter Michel Morin de TVA et du Journal de Montréal nous révélait hier matin qu’un troisième dirigeant, Georges Abiad, directeur de l’installation de mesurage avancée et à ce titre responsable de l’implantation des prétendus compteurs intelligents, avait lui aussi démissionné.

Dans une entreprise d’importance comparable cotée en bourse, l’annonce d’une telle série de départs aurait fait chuter la valeur du titre de 25 à 35 %.

L’affaire est donc d’autant plus grave que l’on sait depuis déjà un bon moment que l’entreprise est sous enquête de l’UPAC après que les audiences de la Commission Charbonneau nous aient permis d’apprendre l’existence d’importants signes de malversation en rapport avec le financement illégal du Parti Libéral du Québec dans au moins deux dossiers, celui des compteurs intelligents, et celui de la sollicitation effectuée par Marc Bibeau, l’ami personnel de Jean Charest et administrateur de haut rang dans les entreprises du groupe Power Corporation depuis plusieurs années, comme l’indiquent son site Internet et ses rapports annuels.

Le départ de Georges Abiad est manifestement relié au dossier des compteurs intelligents, mais s’il peut avoir contribué au départ de Thierry Vandal et de Me Marie-Josée Nadeau, il est loin de pouvoir en être la seule cause. Il faut donc examiner le ou les autres dossiers, et le seul que nous ayons à nous mettre sous la dent est celui de Marc Bibeau.

On se souviendra en effet que le président d’une très importante firme de génie-conseil réputée pour sa très haute compétence dans la construction de barrages, RSW, avait témoigné devant la Commission Charbonneau des démarches que Marc Bibeau avait faites auprès de lui en 2002.

Voici un extrait du compte-rendu de cette séance Brian Myles du Devoir dans un article intitulé Marc Bibeau aurait vanté son influence de « conseiller » du PM

Marc Bibeau se serait vanté d’être « en position pour influencer » l’octroi des contrats d’Hydro-Québec auprès d’une importante firme de génie-conseil, peu avant l’élection de son ami Jean Charest, en 2002.
 
L’argentier bénévole du Parti libéral du Québec (PLQ) aurait sollicité personnellement Georges Dick, le président de RSW, une firme de génie-conseil qui bénéficiait d’importants contrats d’Hydro-Québec pour la confection de barrages.
 
Il lui aurait demandé des sommes variant entre 60 000 $ et 80 000 $ au bénéfice du PLQ. M. Dick a été à la fois « surpris et choqué » par les démarches de Marc Bibeau, administrateur de Schokbéton et argentier bénévole du PLQ. « Je ne m’attendais pas à une approche aussi directe », a expliqué M. Dick, mardi à la commission Charbonneau.
 
« J’étais surpris aussi qu’il dise qu’il était conseiller de M. Charest et qu’il parlait de trafic d’influence. Il suggérait qu’il pouvait diriger des contrats, en enlever, en redonner », a-t-il ajouté.
 
Liens tardifs
 
Alors que les audiences publiques de la commission sont pratiquement terminées, M. Dick est le premier témoin à établir un lien direct entre le financement libéral et l’octroi des contrats chez Hydro-Québec. En contre-interrogatoire, M. Dick en a rajouté, au grand dam de l’avocat du PLQ, Michel Décary. « Il a très clairement indiqué qu’une contribution dans un “ comté ”, ça ne comptait pas pour lui. Il fallait que ce soit une contribution qui lui soit remise et il s’attendait à des montants de l’ordre de 60 000, 70 000, 80 000 $ », a dit M. Dick.
 
M. Bibeau se serait présenté comme un conseiller de Jean Charest, qui était alors chef de l’opposition officielle. À la suite de la victoire libérale, en avril 2003, il aurait trimballé une carte le décrivant comme un conseiller du premier ministre. « Il m’en a montré une[carte]. C’était écrit sensiblement “ conseiller du premier ministre ” », a dit M. Dick.
 
La commission fait des vérifications à ce sujet. En août dernier, le Conseil exécutif a confirmé par écrit que Marc Bibeau n’a jamais occupé de fonctions au sein du cabinet du premier ministre pour la période visée par le mandat de la commission (1996 à 2011).
 
André Caillé, ancien grand patron d’Hydro-Québec, a expliqué en matinée que M. Bibeau avait déjà demandé à obtenir des informations sur l’octroi des contrats à des firmes de génie-conseil. M. Caillé croyait erronément que M. Bibeau détenait un poste de conseiller spécial du premier ministre.

Bien entendu, cette affaire remonte à 2002, et nous ne disposons pas d’informations sur la possibilité que cette pratique se soit poursuivie pendant un certain temps. Ce que nous savons, par contre, c’est qu’un autre administrateur et dirigeant de Power Corporation, Michel Plessis-Bélair, a siégé au conseil d’administration d’Hydro-Québec à partir d’avril 2004 jusqu’à ces derniers mois, et qu’il était membre du comité de gouvernance et d’éthique après en avoir occupé la présidence pendant un certain temps.

« Comme par hasard », il a quitté son siège au conseil d’administration de HQ peu après que Pierre Karl Péladeau ait soulevé, le 12 novembre dernier, sur sa page Facebook, la situation de conflit d’intérêts dans laquelle il se trouvait vu les nombreux intérêts de Power Corporation dans le domaine de l’énergie via des entreprises tels que TOTAL et GDF-Suez.

L’on sait aussi que Me Marie-Josée Nadeau a toujours été très proche du PLQ par sa famille originaire de Québec et son mari, l’ancien ministre Libéral Yves Séguin. Après un séjour dans la fonction publique fédérale à Ottawa, sa carrière a connu un important coup d’accélérateur en 1987 lors de sa nomination sous le gouvernement Bourassa à des fonctions stratégiques aux ministères de l’Environnement et de l’Énergie et des Ressources lorsque Lise Bacon était titulaire de ces portefeuilles.
On se souviendra que Lise Bacon avait été la présidente du PLQ sous le premier gouvernement Bourassa.

Marie-Josée Nadeau est nommée à Hydro-Québec en 1993, sous la présidence de Richard Drouin, un proche de Robert Bourassa, et elle y occupe depuis lors des fonctions hautement stratégiques qui n’ont fait que s’élargir avec le temps, notamment assurer le lien avec le cabinet politique du premier ministre, le Conseil exécutif qui se trouve à être le ministère du premier ministre, le cabinet politique du ministre de l’Énergie et des Ressources, son ministère et tous les autres cabinets politiques des ministères qui ont à faire affaires avec Hydro-Québec.

Elle s’est donc trouvée au coeur de tous les rapports entre Hydro-Québec et les divers gouvernements qui se sont succédés à Québec depuis 1987, soit ceux de Robert Bourassa, Daniel Johnson fils, Jacques Parizeau, Lucien Bouchard, Bernard Landry, Jean Charest, Pauline Marois et Philippe Couillard. Elle a servi sous les présidences de Richard Drouin, Yvon Martineau, André Caillé, et Thierry Vandal. Personne ne connaît mieux qu’elle les secrets d’alcôve d’Hydro-Québec, de son actionnaire unique le Gouvernement du Québec, et les gouvernements du PLQ et du PQ depuis 1993.

Vu ses responsabilités, son ancienneté, la nature, la quantité et la sensibilité de l’information qu’elle détient, et l’enquête de l’UPAC en cours chez Hydro-Québec depuis plus d’un an, il ne faut pas être bien sorcier pour comprendre que Marie-Josée Nadeau a certainement passé beaucoup de temps au cours des derniers mois avec les enquêteurs de l’UPAC, et aussi avec le vérificateur interne de l’entreprise, Mario Laprise, jusqu’à l’été dernier directeur général de la SQ. On peut comprendre que cet exercice lui ait inspiré l’idée de prendre sa retraite, et on notera qu’elle quitte ses fonctions sans indemnité particulière autre que ce à quoi elle a droit au titre de la retraite.

Pour sa part, Thierry Vandal est dans une toute autre situation. Il quitte ses fonctions en cours de mandat, et les médias nous ont appris qu’il « touchera une indemnité de départ qui ne pourra excéder son salaire de base et une prime annuelle au prorata du nombre de mois travaillés », soit une somme qui devrait surpasser largement le million de dollars (452 076 $ + x).

Le versement de cette indemnité constitue une indication très claire que son départ n’est pas volontaire. S’il l’était, il n’aurait pas droit à cette indemnité, comme le souligne fort justement aujourd’hui Me François Leduc, avocat spécialisé en droit du travail dans une opinion que publie Le Devoir sous le titre « Une indemnité de départ contraire au Code civil »

Pour les raisons qu’il reste à élucider, le gouvernement Couillard a donc décidé de mettre fin au contrat de Thierry Vandal, et l’indemnité qui lui est versée l’est au titre d’un bris de contrat, contrairement à ce que prétend le premier ministre Philippe Couillard, pris ici en flagrant délit de mensonge.

La situation de Thierry Vandal n’est pas sans rappeler celle d’Henri-Paul Rousseau lorsqu’il avait lui aussi quitté « volontairement » ses fonctions à la Caisse de dépôt en 2008 dans la foulée des pertes spectaculaires enregistrées par la Caisse en 2007 Voici ce qu’écrivait Francis Vailles de La Presse sur cette affaire en 2009 :

« Henri-Paul Rousseau a empoché une généreuse indemnité de départ lorsqu’il a quitté la Caisse de dépôt, a appris La Presse Affaires. Et contrairement à la pratique répandue, la somme lui a été versée même s’il a quitté son poste de plein gré.

Plus précisément, l’ex-PDG a reçu 378 750$ après avoir quitté l’institution, le 31 août 2008, selon les renseignements qu’a obtenus La Presse Affaires grâce à la Loi sur l’accès à l’information. L’indemnité était prévue dans son contrat d’embauche.

Par définition, une indemnité « est attribuée à quelqu’un en réparation d’un dommage, d’un préjudice », est-il écrit dans Le Robert, qui donne comme synonyme compensation, dédommagement.

Or, Henri-Paul Rousseau n’a pas été congédié, mais il est parti de son plein gré pour accepter un poste prestigieux chez Power Corporation, où il sera très bien payé. »

À l’époque, le passage d’Henri-Paul Rousseau chez Power Corporation peu après son départ de la Caisse avait causé une certaine surprise. Il n’est pas certain que la surprise sera aussi grande dans le cas de Thierry Vandal lorsqu’on apprendra dans quelques mois qu’il a lui aussi été repêché par l’Empire Desmarais.

En effet, les possibilités d’emplois pour un homme qui a dirigé une entreprise de l’importance d’Hydro-Québec pendant 10 ans ne sont pas légion, surtout s’il tient à continuer à opérer dans un milieu familier tant sur le plan professionnel que culturel. Or il se trouve que Thierry Vandal a eu l’occasion de côtoyer Michel Plessis-Bélair de Power Corporation pendant 10 ans au conseil d’administration d’Hydro-Québec et à l’occasion des nombreuses activités que l’Empire Desmarais organise à chaque année dans divers milieux pour faciliter l’extension de ses tentacules et de son influence.

Et il se trouve justement que Power Corporation détient des intérêts dans deux grandes entreprises de classe mondiale du secteur de l’énergie, la pétrolière TOTAL, et GDF Suez, dans les domaines de l’électricité, du gaz naturel, et des services à l’énergie. Ainsi, on apprend sur le site de la seconde que, dans le domaine de l’électricité, pour ne s’en tenir qu’à celui-là, elle est :

  • 1er producteur indépendant d’électricité dans le monde
  • 4e producteur d’électricité en Europe
  • 1er producteur d’électricité en Belgique et aux Pays-Bas
  • 2e producteur en France
  • 1er producteur privé d’électricité au Brésil et en Thaïlande, 2e au Pérou et au Panama
  • 1er développeur privé d’énergie dans les pays du Golfe en termes de capacité installée

Le Groupe occupe également une place importante en Europe centrale (Pologne, Hongrie, etc.), en Amérique latine (Brésil, Chili), en Asie (Chine, Thaïlande, Singapour) au Moyen-Orient et en Australie.

On devine bien à quel point un grand groupe comme GDF-Suez pourrait mettre à profit l’expérience de Thierry Vandal, que ce soit dans une fonction de conseil ou d’exploitation. Et l’on voit aussi, et surtout, combien une entreprise comme Hydro-Québec peut constituer une cible alléchante pour GDF-Suez dans un contexte de privatisation éventuelle. Au fait, n’a-t-il pas été question de privatiser Hydro-Québec dans les premiers jours de l’arrivée au pouvoir du Gouvernement Couillard ?

Nos carpettes libérales de service sont en train de mettre la table. Ne reste plus qu’à savoir à quelle sauce les Québécois vont se faire déposséder de leur patrimoine collectif et manger la laine sur le dos.

En attendant, il devient pressant de savoir ce que le commissaire Lafrenière de l’UPAC avait en tête en décembre dernier lorsqu’il a déclaré qu’Hydro-Québec constituerait l’une de ses quatre grandes priorités en 2015. En effet, le travail de ses enquêteurs aura-t-il pour effet de retarder ou d’accélérer le scénario de privatisation Couillard, ou sera-t-il neutre ?

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